Le jeu des allumettes : où il est question de couleuvres, de balounes et de salle de bain glauque

Eclectic coiffureLes tuiles carrées jaune citron criard et lustré sont bordées de minces briquettes noires faisant office de cimaise. Le tuilage du plancher reprend la même palette de couleurs que les murs : ses mini dalles mattes rectangulaires sont disposées selon un motif géométrique répétitif qui alterne couleurs et positions. Bien que l’ensemble soit composé d’arêtes et d’angles, on dirait presque des fleurs. Le haut des murs de plâtre s’efface sous une peinture jaune paille matte et fatiguée. L’éclairage incandescent intense et jaunâtre n’améliore en rien l’ensemble. Malgré son cachet fifties incontestable, mais surtout aveuglant, la pièce est morne. Et petite : un siège de toilette, un lavabo avec son porte-savon moulé à même le mur et une douche, condamnée par une multitude d’objets, de boîtes et même de petits meubles. C’est dans celle-ci que Grand-Maman range tout ce qui n’entre pas dans l’immense garde-robe de la tout aussi immense pièce qui lui sert d’appartement.

Grand-Maman a déménagé à Montréal avec nous après le divorce des parents et c’est elle qui hérité de la chambre principale avec salle de bain privée. Elle en a fait ses appartements, où je passe le plus clair de mon temps. La maison est grande : huit pièces et deux salles de bain quasi jumelles, la petite jaune et la grande rose. Je préfère la dernière pour sa couleur (et son bain!), mais c’est toujours dans la première que Grand-Maman me coiffe. Madame Granger, notre voisine acariâtre, n’arrête pas de crier à qui veut bien l’entendre que j’ai « donc de beaux cheveux » et qu’il ne faudrait surtout pas me les faire couper. (Monsieur Granger, lui, est beaucoup plus gentil : propriétaire de l’usine de ballons Granger sur l’avenue Ducharme, il nous rapporte même parfois les « balounes » imparfaites de sa chaîne de production.) Plutôt que d’y passer le ciseau, Grand-Maman passe donc de longues minutes (heures?) à essayer de me démêler la crinière — du sommet du crâne jusqu’aux fesses — à grands coups de brosses, peignes et produits spéciaux obscurs et souvent nauséabonds. Pour faire passer le temps pendant cette séance de torture obligatoire, j’aime fixer les motifs sur le mur et le plancher — j’en connais chaque joint, chaque brèche, chaque strie par cœur — et calculer le nombre de tuiles : combien de noires, combien de jaunes, combien de noires adjacentes à une jaune, combien de joints ébréchés, etc.

Pour les occasions spéciales, ou quand mes cheveux sont franchement indomptables, je quitte le décor glauque de la salle de bain jaune et on m’amène chez Beaujean, sur l’avenue de l’Épée, près de Laurier, pas très loin de la Pâtisserie belge, où Michel (il préfère que nous l’appelions par son prénom plutôt que Papa) nous achète les croissants et le chocolat dominicaux. J’adore aller chez le coiffeur : il me discipline la tignasse avec la même vigueur que Grand-Maman, ses produits sentent bon et j’en reviens avec de belles tresses françaises. (Parfois, il me brûle même les fourches cassées avec de mini bougies.) J’ai alors l’impression d’être une superstar et de ne plus avoir des couleuvres emmêlées à la place d’une tête .

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Dans les années 1980, le salon Eclectic était ZE place to go pour avoir une belle tête et « voir et se faire voir » comme disait mon père, lui-même adepte de ce sport très outremontais et « outremontadjaçentois » (lire ici le Mile End). Tout la faune culturelo-artistico-marginale s’y faisait coiffer. Mon amie Mélanie y travaillait comme assistante et avait la chance d’y côtoyer les grands de la mode, de l’art, de la culture et de l’underground. Elle ne faisait que laver les cheveux et passer le balai, mais quels cheveux et poussières étaient-ce!

Quand je pense à Eclectic, je pense entre autres à Louis Hechter, qui a ouvert le fameux Orbite sur Laurier après son passage au salon; à Jean Blais, le photographe à l’origine du Manœuvres (cliquez : on voit des pubs du salon à 0:34, 0:46 et 1:50), un magazine hors format avec des pages immenses et une facture hyper léchée (les murs ma chambre étaient tapissés de ces pages gigantesques); au Lux, LE resto branché de l’époque, un peu plus haut sur la Main et au Kilo (l’original, au coin de Fairmount), où on pouvait s’empiffrer de gâteaux funky. J’y associe aussi le Business et le Di Salvio, les fameux bars du boulevard Saint-Laurent, et Scandale, pas très loin de là, la boutique de Georges Lévesque mon designer-préféré-de-tout-les-temps-rip-je-ne-sais-plus-quoi-faire-depuis-ton-départ, où l’ado que j’étais allait s’approvisionner en vêtements griffés québécois et recyclés à hauteur de ses pauvres moyens.

Tout mon être a baigné dans cette période et a bummé dans ces rues. J’en porte encore les marques avec grand bonheur. (Je vous recommande d’ailleurs l’excellent documentaire de mon cousin Érik Cimon, qui porte sur l’émergence du courant New Wave au Québec, histoire de vous y (re)plonger.)

Dans les faits, je n’ai jamais mis les pieds chez Eclectic comme cliente. Ni à cette époque, ni à la fin de son existence, au début des années 2000. Ça ne m’empêche pas de croiser encore son fantôme dans mon quotidien… Mon coiffeur actuel — allô Gaston! — y a très longtemps travaillé et était de l’entourage de Georges Lévesque. Mon coiffeur-avant-Gaston a acheté le fonds de commerce du salon à sa fermeture pour l’intégrer à son propre salon; c’est aussi et surtout lui qui m’a donné, il y a un peu plus de 12 ans, un chaton de cinq semaines qui allait devenir Frisou, ma vieille picouille poilue adorée. (Pas de salutations dans ce cas-ci : le personnage en question m’a déjà traitée de « grosse pas belle déprimante ». Va te faire foutre Martin. Merci pour le chat, cela dit.)

Aujourd’hui et l’instant de ce billet, ce fantôme prend la forme d’un paquet d’allumettes qui me rappelle que pour les occasions spéciales, ou quand mes cheveux sont trop secs et cassants (ou longs ou pas de la bonne couleur ou quand je veux changer de vie ou de personnalité, alouette), je repense en souriant au décor glauque de la salle de bain jaune et je me dirige chez Hed, sur le boulevard Saint-Laurent, à quelques jets de pierre de Scandale, où l’adulte plus en moyens que je suis devenue se gâte encore. J’adore aller chez le coiffeur : il me discipline la tignasse avec la même vigueur que Grand-Maman à l’époque, ses produits sentent bon et j’en reviens avec une chevelure impeccable. J’ai alors l’impression d’être une superstar et de ne plus avoir des couleuvres emmêlées à la place d’une tête, comme il y plus de 35 ans.

2 commentaires sur “Le jeu des allumettes : où il est question de couleuvres, de balounes et de salle de bain glauque

  1. Magnifique! Presque cinématographique…

    Et ce passage, dans lequel je me reconnais tellement:

    «…et calculer le nombre de tuiles : combien de noires, combien de jaunes, combien de noires adjacentes à une jaune, combien de joints ébréchés, etc.»

    Merci!

    • J’ai pensé à plusieurs d’entre nous (de la famille) en écrivant ce passage. Contente qu’il te plaise!

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