Où il est question de Ben Hur, de velours bleu, de pussy et de fin du monde

Investiture Bush (père)Ma mère est fille de diplomate. D’ambassadeur, même. Je ne sais pas si c’est de là qu’elle tire son goût du luxe, des réceptions, des hommes de pouvoir et du protocolaire, mais cela y a sans doute contribué. Ma mère est aussi enfant de la (grande ou haute?) bourgeoisie française. Diktats de l’époque et de sa condition de femme obligent, on lui a enseigné dès le plus jeune âge à tenir son rôle de future femme obéissante-maîtresse de maison-mère de famille, mais aussi à considérer le travail comme étant le propre de l’homme et avilissant pour le sexe faible.

Je n’ai jamais habité avec ma mère. En fait, elle ne m’a pas élevée : mes parents se sont divorcés alors que j’étais très jeune. Mon père a obtenu la garde complète de ses deux enfants en 1974 et a déménagé toute la petite famille à Montréal en 1975. Ma mère a refait sa vie maintes fois, avec d’autres hommes, un peu partout au Canada, aux États-Unis et en France. En 1978, j’ai appris la naissance de ma demi-sœur. Quand je l’ai su, j’ai brièvement repris le biberon, malgré mes six ans. L’abandon d’une mère : y a des bouquins qui traitent de ça. Lisez-les si ça vous intéresse, je n’y reviendrai pas ici.

Je n’écris pas cela pour que vous la jugiez — il vous faudrait connaître toute l’histoire, qui est complexe —, mais bien pour vous expliquer le contexte de ce qui suit. Disons seulement que ma mère s’est toujours bien acquittée du volet « masculin » des enseignements reçus et que la parentalité lui a posé quelques défis. À sa défense, j’attribue une partie de son comportement à une époque où les femmes n’avaient pas, ou du moins à peine, le choix de devenir mères. Aujourd’hui, elle aurait été sans enfants et se serait sans doute sentie plus libre. J’ai compris cela assez jeune : ç’a malheureusement ou heureusement confirmé quelques-uns de mes choix en tant que femme. Traitez-moi d’égoïste ou d’égocentrique si vous le voulez, c’est peut-être de famille après tout.

1987 : Ma mère, son conjoint d’alors et ma demi-sœur habitent Manhattan. Ma grande sœur et moi leur rendons visite. Ça fait cinq ans qu’on ne les a pas vues. New York est alors une grande capitale du crime : six meurtres à l’heure. Malgré le sentiment d’apparente sécurité que nous confère l’Upper East Side, la statistique me marque. Le cri quasi constant des sirènes aussi (sans oublier les coquerelles).

1988 : Le conjoint se barre avec une femme plus jeune. Classique! Ma mère et ma petite sœur débarquent à Montréal. Après la vie avec un Français (infidèle) à New York et le Lycée français, la vie de célibataire à Montréal et l’école publique québécoise. L’adaptation n’est pas aisée. Pour personne. Je n’ai jamais vécu avec ma mère aussi proche.

1989 : Ma mère a un nouvel amant. Un riche industriel français qui fraye avec les milieux politiques de toutes sortes. Il ressemble à DSK (aujourd’hui). Il la fait déplacer au gré de ses voyages d’affaires. Elle peut — enfin! — porter ses jolies robes, s’évader de tout (nous?) et se faire payer la traite.

20 janvier 1989 : Investiture de George H. W. Bush. Ma mère accompagne son DSK à Washington pour la cérémonie et le bal. Luxe, réception, homme de pouvoir et protocolaire : elle est servie. Elle me rapporte le paquet d’allumettes que vous voyez ci-dessus.

Je ne suis pas historienne ni politicologue, ergo loin de moi l’idée de vouloir disserter sur le futur POTUS et les quatre prochaines années — ici, du moins —, mais à quatre jours de l’investiture présidentielle (alias le Début de la fin du monde), je trouvais tout de même l’objet de circonstance.

N’ayant évidemment pas assisté à tout le tralala, je n’ai aucun souvenir associé à cet objet. En revanche, je me souviens que ma mère a été marquée par deux choses : Charlton Heston était au bal d’investiture et la première dame portait une robe en velours bleu. Il y a quelques années, ces deux « souvenirs » auraient évoqué l’image de Ben Hur chantant Blue Velvet (mes neurones sont fans d’Ionesco, oui). Aujourd’hui, je pense plutôt à l’acteur qui a été président de la NRA, mais surtout au film de David Lynch.

Vous l’avez déjà vu? Un univers typiquement lynchéen : Frank Booth le psychopathe et ses discours incohérents, un homme qu’on appelle Yellow Man, pratiques sexuelles déviantes, femme fatale, petite ville pittoresque qui cache des dessous plus sombres…

Je l’ai regardé à nouveau ce week-end.

Paul: You ever been to pussy heaven?
Jeffrey Beaumont: [nerveusement] No.
Frank Booth: What did he say?
Paul: [sarcastique] He said, “Uh, no.”
Raymond : Nope. Never been to pussy heaven.

Et là, j’ai compris pourquoi j’avais *encore* un malaise en le regardant.

Trouble mental (soupçonné), discours incohérents et violents, susceptibilité extrême, pussy, urine (pour le jaune), autres déviances, complots, secrets. Tout cet univers m’a rappelé — bizarrement — ce qu’on voit, lit et entend depuis déjà trop longtemps et ce qui nous attend (manifestement) pour les quatre prochaines années.

Je ne sais pas pour vous, mais quand le personnage psychopathe d’un film de David Lynch te fait penser au prochain chef du pouvoir exécutif et des forces armées d’une des trois superpuissances du monde, tu sais qu’il y a matière à s’inquiéter.

En attendant le 20 janvier, je fredonnerai donc l’air de Bobby Vinton

She wore blue velvet
But in my heart there’ll always be
Precious and warm a memory, through the years
And I still can see blue velvet through my tears

Épilogue

J’ai été surprise de lire que Heston a longtemps été partisan du parti démocrate, et même engagé dans le mouvement des droits civiques dans les années 1960, avant de devenir un républicain (hyper) conservateur dans les années 1980. (En même temps, plus rien ne me surprend : après avoir passé deux ans et demi avec un homme qui a fait un volte-face semblable il y a plusieurs années, je commence à comprendre que c’est plus fréquent qu’on ne le croit.) Son rôle le plus célèbre en politique fut évidemment celui de président de la NRA (de 1998 à 2003), un organisme qui fait encore jaser et particulièrement à l’aube de la prochaine présidence. Faudra voir comment les quatre prochaines années se passeront…

D’ailleurs, au fil de mes lectures sur le Web, j’ai trouvé des archives et des représentations graphiques (data visualization) intéressantes à titre de compléments d’information. Je les partage avec vous ici :

2 commentaires sur “Où il est question de Ben Hur, de velours bleu, de pussy et de fin du monde

  1. Je ne sais pas trop par quel bout prendre ça pour commenter. Sinon te dire que tu écris vraiment très bien.

    Mais un petit côté maniaque de ma personnalité m’oblige signaler que l’image sur le carton d’allumettes n’est pas correctement centrée… et que c’est vraiment très agaçant.

    • Ahah! C’est réglé (dans la mesure des moyens dont je dispose ici) : ça devrait être moins agaçant maintenant 🙂

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