Le jeu des allumettes

DominionJ’ai commencé à fumer à 15 ans. Je ne me souviens plus trop où — sûrement dans un quelconque parc à Outremont; j’y traînais pas mal tout le temps dans ma folle jeunesse –, mais je me souviens avec qui et quoi : des Benson and Hedges Menthol avec ma meilleure amie Geneviève. J’ai su « aspirer » tout de suite en plus. Une vraie fille cool : pas de niaisage! Player’s Light, Dunhill, Export A (rouges, parfois jaunes, certainement pas vertes!), Marlboro, Gauloises blondes se sont ensuite succédé dans ma vie, au fil des modes, des pays et des prix, mais surtout de mes (trop) nombreux excès d’ado et de jeune adulte. J’accotais le quasi deux paquets par jour avant d’arrêter et je ne compte pas les extra consommés pendant mes sorties (qui étaient nombreuses). Bref, ça devait plus tourner autour des deux paquets bien sentis, ou aspirés, voire presque trois on a good night.

J’ai cessé de fumer le 26 janvier 2003. Cold turkey comme on dit. (Je vous raconterai l’épisode un jour : ça implique un gars qui s’appelle Bob, un road trip à Rimouski en Pontiac Sunfire, un festival de jazz et quelques crises d’angoisse.) Dix-sept ans à me polluer les poumons, donc. J’ai dû me refaire faire une bouche après — c’était pas joli! — et aujourd’hui je souffre d’asthme grave. Un bon régime d’assurances a payé la nouvelle bouche; l’avenir nous dira comment évoluera l’asthme. *Doigts croisés*

Bon. Vous pensez sûrement que je vous raconte ça parce que c’est le début de l’année et que c’est le temps de résolutions et tout, mais non. En fait, c’est pour vous parler de ma collection d’allumettes : parce que la cigarette a fait de moi une philuméniste (« Personne qui collectionne les boîtes d’allumettes. » Source : Antidote) et parce que ce qui suit implique, vous l’aurez compris, des… allumettes.

Je me rends compte en écrivant ces mots que je célébrerai bientôt 14 ans de liberté. Je ne calcule pas religieusement ma date d’anniversaire de « fumeuse qui choisit de ne pas fumer » — c’est d’ailleurs en me répétant ça que j’y suis parvenue; si jamais l’idée vous prenait d’arrêter vous aussi —, j’en profite donc pour me donner une bonne tape dans le dos. Merci, merci. Surtout, restez assis.

Les allumettes, donc.

J’ai délaissé ce blogue depuis un an et demi et j’essaie de le faire renaître de ses cendres depuis un peu plus de six mois, sans trop savoir comment (allumettes et cendres; je donne dans la poésie douteuse, je sais). Deux événements sont récemment venus renouveler mon inspiration…

Il y a l’invitation de cousin Clément, qui a récemment exprimé sur Facebook son souhait de voir le retour du blogue pour 2017. Et, bien que mes humbles écrits ne soient pas dans le même registre que les siens ou ceux de l’autre cousin et de leurs amis, acteurs du Québec numérique et culturel, j’aime à croire qu’ils pourront au moins faire sourire.

Et il y a ces fameuses allumettes.

Je traîne ma collection depuis des lustres.

C’est à se demander pourquoi d’ailleurs : y a rien de plus dangereux que quelque 500 paquets, boîtes et cartons prêts à s’enflammer au moindre frottement. Et pourtant, je l’ai déménagée cinq fois et lui ai trouvé un espace de rangement chaque fois (les gurus du minimalisme me lyncheraient s’ils me lisaient).

Y a rien de plus inutile aussi, vous me direz. Et pourtant, j’ai *finalement* eu à l’utiliser, du moins en partie, dans le cadre d’un projet à l’université : lorsque la nécessité de créer des livres miniatures s’est imposée pour ledit projet, j’ai proposé d’utiliser des cartons d’allumettes dénudés de leur contenu comme jaquettes de livres. (Note à moi-même : ne pas oublier de vous raconter l’épisode de « Bibi et ses collègues doivent bricoler des livres miniatures pour un projet à l’université »; on n’a plus les curricula qu’on avait, hein.)

Marie-Claude : My god. Un paquet du Café Campus. Je me souviens quand c’était encore en face de l’Université! Ça fait combien de temps déjà?
Geneviève : Oh! Le Bar Minuit. Ç’a fermé en quelle année déjà, les filles? Souvenirs, souvenirs!
Moi : Isssh. Le Clandestin : j’y allais avant même d’être étudiante ici! J’en aurais à raconter sur cette époque…
M.-C. : Tous ces petits paquets sont comme des artéfacts de ta vie, c’est poétique quand on y pense.
Moi : !

Nous venions de trouver d’où je puiserais mes idées.

(Je tiens d’ailleurs à remercier Marie-Claude, qui a été la première à lancer l’idée d’un livre ou d’écrits basés sur les souvenirs évoqués par des paquets d’allumettes. Elle m’a autorisé à reprendre l’idée pour mon blogue et je la laisse évidemment aussi développer et fixer l’idée à sa façon.)

J’ai cessé mes activités de philuménie vers la fin des années 1990. Ma collection ne couvre donc qu’une certaine période de ma vie. Malgré cela, en pigeant mon premier paquet dans le lot — voir la photo jointe au présent billet —, j’ai vite compris que mes souvenirs ne s’organisent pas de façon linéaire dans mon esprit et qu’ils étendent plutôt leurs différents tentacules tels des cartes heuristiques. Les possibilités sont donc infinies…

Vous souvenez-vous des supermarchés Dominion? (Il faut avoir un certain âge, oui.) La succursale du Pharmaprix sur Van Horne (à Outremont) n’est était-il pas un? Le Cinq Saisons sur Bernard aussi, il me semble (ou peut-être un Steinberg)? Le Metro sur Côte-des-Neiges coin Queen-Mary en était un, je crois bien (mais c’est devenu un Steinberg par la suite). Je me souviens d’y être allée faire les courses avec Paternel. Ma sœur et moi l’aidions à suivre la liste écrite par Grand-Maman sur le bout d’un carton recyclé d’une quelconque boîte de céréales. Je me souviens de la sensation du métal froid sur mes cuisses dodues (on m’autorisait à m’asseoir dans le panier, quelle joie!). Je me souviens des étiquettes « Épicerie/Grocery ». Ça m’a d’ailleurs pris quelques années avant de comprendre que l’épicier ne s’appelait pas Grocery.

Cela dit, Grand-Maman — qui s’occupait de nous à la maison, ma mère n’étant pas présente — préférait Steinberg et disait « faire son Steinberg » plutôt que « faire l’épicerie ». Je la soupçonne d’avoir favorisé l’épicier juif qui respectait davantage le français et qui venait de Montréal au marchand qui venait « d’ailleurs ».

Cet « ailleurs », c’était le dominion du Canada, comme elle le disait encore quand j’étais petite (elle en avait connu les dernières années). Je ne peux donc que relever l’amusante coïncidence de piger ce premier paquet d’allumettes qui nous rappelle notre pas-si-bref-que-ça statut de dominion alors que le pays s’apprête justement à célébrer ses 150 ans cette année. D’ailleurs, qui sait encore ce qu’est un dominion? En quelle année le Canada a-t-il obtenu une réelle indépendance?

Un seul paquet d’allumettes et nous pourrions parler — en plus de mes quelques souvenirs d’enfant dans un panier d’épicerie — de géographie politique, de colonialisme britannique, de Commonwealth et God forbid, de la question du Québec et des francophones du pays (parce que, oui, hein, je suis une petite cousine de Louis Riel et que, oui, heu, nous sommes plusieurs à avoir mal digéré certaines choses. Je dis ça, je dis rien).

Nous pourrions continuer indéfiniment.

C’est la beauté du jeu des allumettes. Vous voulez jouer avec moi?

4 commentaires sur “Le jeu des allumettes

  1. Magnifique idée! C’est drôle j’ai aussi une collection datant de la même époque. J’ai tenté de m’en départir mais même Kijiji n’en veut pas. Les gens ne sont probablement pas intéressés à mes souvenirs!

    • Il faut trouver une façon originale de les recycler!(Ou s’en débarrasser de façon sécuritaire 😉 )

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